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La science doit-elle contribuer à la défense, promouvoir la paix ou peut-elle concilier les deux ?

Comment le monde scientifique peut-il parvenir à un équilibre entre une recherche ouverte et les enjeux de sécurité ? Dans un monde marqué par les défis géopolitiques, cette question revêt une importance croissante. Comme l’a démontré le congrès sur « La science dans un monde fragmenté » organisé par la SCNAT le 29 mai 2026, il n’y a pas de réponses simples à cette question.

Thomas Rothacher (armasuisse), Stefan Leutenegger, Klaus Ensslin
Thomas Rothacher (armasuisse), Stefan Leutenegger, Klaus Ensslin
Thomas Rothacher (armasuisse), Stefan Leutenegger, Klaus EnsslinImage : SCNAT
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Astrid Tomczak-Plewka

« Science ouverte et sécurité – ce champ de tension a toujours existé. Mais aujourd’hui, son intensité et son ampleur sont exceptionnelles. » C’est par ces mots que Jean-Marc Piveteau, président de la SCNAT, a ouvert le congrès annuel devant une salle comble à Berne. La science ouverte reste essentielle pour garantir la qualité de la recherche et préserver la confiance du public. Mais comment empêcher que les résultats de la recherche ne soient détournés ou utilisés à mauvais escient ? Cette question a servi de fil conducteur pendant le congrès.

Les autocrates s’opposent à la science

Stefanie Walter, professeure de relations internationales à l’université de Zurich, a relevé plusieurs évolutions préoccupantes. Elle affirme que les autocrates et les populistes s’attaquent spécifiquement à la science, qu’ils présentent comme une élite opposée au peuple : « Il s’agit là d’une démonstration de force de la part de ces politiciens. » La liberté académique est en baisse constante depuis 2014. Et le fait que « la confiance dans la science devient un sujet de politique partisane est quelque chose de nouveau ». De plus, l’autocratisation mène à des concessions pour les coopérations de recherche. Mais Walter n’a pas dressé un tableau uniquement sombre : la Suisse est un pôle de recherche attrayant, précisément parce que la situation se détériore ailleurs.

Quand la recherche devient une question de sécurité

Stefan Leutenegger, professeur de robotique mobile à l’EPF de Zurich, a démontré que les enjeux du double usage font depuis longtemps partie du quotidien de la recherche. Il a tout d’abord mis en garde contre les attentes démesurées suscitées par les robots basés sur l’IA : « Les robots généralistes relèvent encore du fantasme. » L’autonomie, les capteurs spécifiques aux robots et la puissance de calcul restent autant de défis non résolus. Son laboratoire travaille par exemple sur une cartographie autonome par drones pour la sylviculture. Dans ce contexte, la question du double usage est omniprésente : « Il est évident que ces avancées peuvent être utilisées à des fins militaires », dit-il. L’EPFZ travaille avec l’Office fédéral de l’armement (armasuisse), par exemple dans les domaines de la navigation par drone et la défense anti-drones. Leutenegger a toutefois rappelé un principe fondamental : les universités font de la recherche jusqu’au prototype, tandis que les produits sont l’affaire des start-ups. S’il est acceptable de contribuer à la défense nationale, la recherche dans un but offensif n’entre pas en ligne de compte.

La technologie quantique permet de passer à une tout autre dimension

Klaus Ensslin, président de la Commission quantique suisse de la SCNAT, a été présenté par la modératrice Karin Frei en ces termes : « Mon prochain invité a déclaré qu’il n’était pas très à l’aise avec ce sujet. Et je le comprends. » Son message central était sans équivoque : « Quantum is special. » Selon lui, le sujet s’est largement répandu dans la société et la politique, avec des conséquences parfois prévisibles et parfois difficiles à anticiper. Les champs d’application sont vastes : des communications sécurisées aux capteurs de haute précision pour la médecine et la navigation, en passant par les ordinateurs quantiques qui pourraient par exemple ouvrir de nouvelles opportunités dans le développement de médicaments ou dans la modélisation du climat. La Suisse est à la pointe dans ces domaines, mais demeure trop prudente en matière d’investissements : « Nous n’aimons pas que l’État investisse. Mais, dans ce cas, c’est indispensable. » Il a cité le ministre des affaires étrangères Cassis : « Celui qui contrôle la technologie a gagné », avant d’ajouter : « Actuellement, nous négligeons cet aspect. » La toute première entreprise quantique a ainsi été fondée en Suisse, mais est désormais en mains américaines.

La fin de l’idéal de paix ?

La table ronde qui a suivi a apporté un regard extérieur au monde académique. Thomas Rothacher, suppléant du directeur général de l’armement d’armasuisse, n’y est pas allé par quatre chemins. Selon lui, la Suisse vit dans une « bulle Heidi ». Les États-Unis ont même comparé notre pays à un « donut », la Suisse en étant le trou. Le chef de l’armement allemand lui aurait confié qu’en raison des restrictions à l’exportation, il ne pouvait plus rien acheter en Suisse et qu’il ne voulait plus non plus vendre ses produits. « Avancer uniquement l’argument financier ne sert plus à rien. » En revanche, la technologie gagne en importance pour l’armée et, dans ce domaine, la Suisse a quelque chose à offrir. La volonté de collaborer s’est d’ailleurs renforcée.

Le débat sur le double usage lors de la table ronde a parfois pris des allures d’exercice d’équilibriste. Leutenegger, chercheur spécialisé en drones, a ainsi déclaré : « armasuisse s’occupe de la défense nationale, ce qui ne me pose aucun problème. Mais nous ne faisons rien qui soit spécifiquement destiné à des opérations offensives. » Ensslin a relevé une particularité des technologies quantiques : « Pour d’autres technologies, on peut définir ce qui relève de l’attaque et de la défense, mais pas dans le domaine quantique. C’est ce qui m’inquiète. » Le public a demandé si, dans cette discussion, on n’abandonnait pas l’idéal de paix que la communauté scientifique avait autrefois défendu, notamment à travers des institutions comme le CERN. Walter a répondu sous l’angle des sciences politiques : la paix repose sur la capacité à faire des compromis. Lorsque les États se sentent suffisamment en sécurité pour ne plus vouloir coopérer, on se retrouve dans un équilibre guerrier. « Il est difficile de compter uniquement sur la bienveillance des autres. » Et Leutenegger d’ajouter : « Ce n’est pas nous qui avons décidé d’abandonner cet idéal de paix. Mais la capacité de défense est la seule chose que nous pouvons encore contrôler pour contribuer à le préserver. »

La question de la collaboration avec la Chine a également suscité la controverse. Ensslin, qui a raconté que l’EPFZ avait été contactée par le DFAE au sujet de sa participation à une conférence en Chine, a clairement défendu l’idée d’un échange ouvert : « On peut parler de Schrödinger même en ayant des opinions politiques différentes. » En revanche, Rothacher a émis des réserves : les étudiants chinois ne viennent pas en Suisse sans arrière-pensée stratégique. Ils sont tenus de mettre leurs résultats à la disposition de l’État. « Un certain cadre réglementaire est donc nécessaire. »

Une spectatrice a souligné que la recherche ne devait pas se laisser intimider en dépit d’un contexte géopolitique changeant : « Nous devons défendre la coopération et les valeurs, même si des articles scientifiques sont refusés parce que les co-auteurs sont israéliens ou russes. Nous devons nous opposer à cela. »

Après deux bonnes heures de discussion, il était clair que ce sujet continuera de susciter des débats. Piveteau a donc conclu l’événement en lançant un appel : « Nous devons accepter les divergences d’opinion et gérer activement les tensions entre liberté de recherche et sécurité. »

  • Jean-Marc Piveteau, président de la SCNAT, inaugure le colloque « La science dans un monde fragmenté »
  • Stefanie Walter, Professorin für Internationale Beziehungen an der Universität Zürich
  • Stefan Leutenegger, Professor für Mobile Robotik an der ETH Zürich; Karin Frei
  • Klaus Ensslin, Präsident der Schweizerischen Quantenkommission der SCNAT
  • Thomas Rothacher, stellvertretender Rüstungschef von armasuisse
  • Podium «Wissenschaft in einer fragmentierten Welt»: Thomas Rothacher, Stefan Leutenegger, Klaus Ensslin, Stefanie Walter
  • Jean-Marc Piveteau, président de la SCNAT, inaugure le colloque « La science dans un monde fragmenté »Image : SCNAT1/6
  • Stefanie Walter, Professorin für Internationale Beziehungen an der Universität ZürichImage : SCNAT2/6
  • Stefan Leutenegger, Professor für Mobile Robotik an der ETH Zürich; Karin FreiImage : SCNAT3/6
  • Klaus Ensslin, Präsident der Schweizerischen Quantenkommission der SCNATImage : SCNAT4/6
  • Thomas Rothacher, stellvertretender Rüstungschef von armasuisseImage : SCNAT5/6
  • Podium «Wissenschaft in einer fragmentierten Welt»: Thomas Rothacher, Stefan Leutenegger, Klaus Ensslin, Stefanie WalterImage : SCNAT6/6
  • Jean-Marc Piveteau, président de la SCNAT, inaugure le colloque « La science dans un monde fragmenté »
  • Stefanie Walter, Professorin für Internationale Beziehungen an der Universität Zürich
  • Stefan Leutenegger, Professor für Mobile Robotik an der ETH Zürich; Karin Frei
  • Klaus Ensslin, Präsident der Schweizerischen Quantenkommission der SCNAT
  • Thomas Rothacher, stellvertretender Rüstungschef von armasuisse
  • Podium «Wissenschaft in einer fragmentierten Welt»: Thomas Rothacher, Stefan Leutenegger, Klaus Ensslin, Stefanie Walter
Jean-Marc Piveteau, président de la SCNAT, inaugure le colloque « La science dans un monde fragmenté »Image : SCNAT1/6

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