Comment le changement climatique influence les conflits et la coopération
Entretien avec… Vally Koubi
Les conflits armés font rage aux quatre coins du globe. Quel rôle le changement climatique joue-t-il dans ces conflits, dans quelle mesure les guerres et la violence l’affectent-elles, et comment des sociétés peuvent-elles faire face à ses impacts ? Nous nous sommes entretenus avec Vally Koubi, professeur à l’Université de Berne et à l’EPF de Zurich, dont les recherches se concentrent sur les conséquences sociales du changement climatique

Sol Kislig (ProClim) : Une recrudescence des conflits armés s’observe à l’échelle mondiale. Quelles influences les phénomènes climatiques et météorologiques extrêmes exercent-ils sur les risques de conflit ?
Vally Koubi : La relation entre changement climatique et conflits reste l’une des questions les plus débattues dans la littérature consacrée à ces thèmes – d’une part parce qu’il est très facile de surestimer le rôle du climat et, d’autre part, parce que ses effets dépendent hautement du contexte. Actuellement, un large consensus scientifique ne considère pas le changement climatique comme une cause directe ou déterminante de guerres. Ces phénomènes agissent plutôt comme un « multiplicateur de risques », en intensifiant les pressions sociales, économiques et politiques existantes susceptibles de contribuer à l’instabilité ou à la violence.
Par exemple ?
Les sécheresses, les inondations, les vagues de chaleur et les tempêtes peuvent réduire la production agricole, compromettre les moyens d’existence, augmenter l’insécurité alimentaire, endommager les infrastructures et affaiblir les économies locales. Quand une grande partie de la population dépend de l’agriculture pluviale ou des ressources naturelles, de tels impacts peuvent conduire à une déstabilisation sociale et politique. Les difficultés économiques risquent d’exacerber les doléances, de réduire la confiance envers les institutions de l’État et d’inciter à rejoindre des groupes armés ou à recourir à la violence. Les déplacements et les migrations liés au climat peuvent également créer des tensions.
« (..) le changement climatique agit comme un “multiplicateur de risques”, intensifiant les pressions sociales, économiques et politiques existantes (…) »
En même temps, le stress climatique ne produit pas partout de la violence. Des phénomènes météorologiques extrêmes similaires peuvent avoir des conséquences très différentes en fonction de facteurs tels que les institutions politiques, les inégalités ou un contexte historique de violence.
Il est par conséquent essentiel de faire preuve de prudence face à la fréquence des guerres comme conséquence du changement climatique. Beaucoup de sociétés s’adaptent sans violence majeure mais, dans des contextes fragiles, les chocs climatiques risquent d’interagir avec des tensions préexistantes et d’accroître le risque d’une escalade violente. Les preuves les plus solides concernent la violence localisée, des conflits communautaires et l’insécurité dans des contextes déjà fragiles, plutôt qu’une augmentation mondiale de guerres interétatiques ou civiles à rapporter primairement au changement climatique.
Cette relation évoluera-t-elle à l’avenir face à l’intensification du changement climatique et de ses conséquences ?
De nombreux chercheurs s’attendent à ce que l’importance des risques liés au climat augmente parallèlement au réchauffement climatique. Les changements climatiques à venir sont susceptibles d’accroître la fréquence et la gravité des vagues de chaleur, des sécheresses, des inondations et des pressions migratoires, ce qui pourrait exacerber encore les vulnérabilités de sociétés déjà sous pression.
À quel point les régions touchées par des conflits sont-elles vulnérables au changement climatique ?
Il existe une très forte congruence entre les régions touchées par des conflits et celles qui sont hautement vulnérables au changement climatique. Ce chevauchement n’est pas fortuit. Les conflits armés endommagent les infrastructures, les services et les institutions, si bien que les sociétés ont plus de mal à faire face au stress climatique. Les populations touchées par les conflits comptent donc souvent parmi les moins à même de s’adapter aux phénomènes climatiques extrêmes. Dans la littérature consacrée au climat et à la sécurité, cette dynamique est souvent décrite comme un « cercle vicieux » : les impacts climatiques peuvent contribuer à l’instabilité dans certaines conditions, alors qu’à leur tour, des conflits accroissent la vulnérabilité future aux risques climatiques.
« Les populations touchées par les conflits comptent souvent parmi les moins à même de s’adapter aux phénomènes climatiques extrêmes (…) »
Ce schéma s’observe dans diverses régions, notamment au Sahel, dans certaines parties de la Corne de l’Afrique, en Afghanistan, au Yémen et en Syrie. Des sécheresses prolongées peuvent par exemple aggraver l’insécurité alimentaire ou les pressions poussant aux déplacements, mais l’escalade des pressions vers un conflit dépend fortement des conditions politiques et institutionnelles. De nombreux chercheurs alertent de ce fait contre la qualification de ces cas en « guerres climatiques ».
En même temps, il est important de ne pas présenter les sociétés vulnérables comme des victimes passives du changement climatique. Beaucoup de communautés exposées à la fois à des pressions environnementales et à l’insécurité développent des stratégies sophistiquées d’adaptation locale et des formes de résilience.
Le changement climatique peut-il également favoriser la résolution de conflits et la paix ?
C’est une question plus difficile, notamment parce que la recherche sur le climat et la coopération est encore moins développée que la littérature sur le climat et les conflits. Le débat public se concentre souvent fortement sur les risques de « guerres climatiques », tout en accordant moins d’attention à la possibilité que les pressions environnementales puissent également favoriser la coopération, la solidarité ou l’action collective. L’expérience partagée d’inondations ou de sécheresses peut inciter les communautés à coordonner leurs réponses, à mettre en commun les ressources et à renforcer le soutien mutuel. Cela peut s’exprimer par des interventions locales en cas de catastrophe, la gestion des ressources, des initiatives d’adaptation ou d’autres formes d’action collective.
« Les aléas climatiques peuvent, dans certaines conditions, inciter à la coopération. (…) Certaines études suggèrent également que les catastrophes naturelles peuvent temporairement réduire les tensions intergroupes ou ouvrir la voie au dialogue et à la coopération. »
Dans mes propres recherches récentes menées au Bangladesh, nous examinons la manière dont les communautés exposées à de graves inondations et à l’érosion des berges réagissent socialement au stress environnemental. Nous constatons que des impacts graves donnent plus souvent lieu à une coopération accrue qu’à des comportements conflictuels. Les ménages affectés ont davantage tendance à offrir une aide financière, un abri et du soutien non seulement à leur communauté, mais aussi, dans certains cas à des personnes extérieures.
Les résultats ne sont toutefois pas uniquement optimistes : le stress environnemental peut également produire de l’insécurité, plus particulièrement dans des contextes de faible confiance ou d’exclusion sociale. Dans nos recherches, le soutien à la violence augmente avant tout chez les personnes faisant état d’un faible niveau de confiance généralisée ou qui se sentent socialement marginalisées. Cela suggère que le stress lié au climat ne pousse pas uniformément les sociétés vers le conflit ou vers la coopération ; cette dernière n’apparaît que si les institutions et des relations sociales permettent l’émergence de réponses collectives. La confiance, l’inclusion et le sentiment d’équité revêtent une importance particulière à cet égard.
L’action climatique peut-elle aussi exercer une influence sur les conflits ?
En elle-même, l’action climatique peut également être contestée politiquement si les populations la perçoivent comme inéquitable. La transition vers une économie à faible émission de carbone implique des changements majeurs dans différents secteurs de la société et de l’économie. Ceux-ci créent inévitablement des gagnants et des perdants. Les mesures d’atténuation et d’adaptation nécessitent de se demander qui en bénéficie, qui en supporte les coûts, qui risque d’être déplacé et qui a voix au chapitre dans le processus.
« Des institutions inclusives, des mécanismes de compensation, la participation locale et la prise en compte des inégalités ne sont pas de simples compléments éthiques, ils sont déterminants pour savoir si l’action climatique renforce la résilience sociale ou crée de nouvelles lignes de conflit. »
Comment résoudre pacifiquement des conflits déclenchés ou exacerbés par le changement climatique ?
Si elles veulent prévenir les conflits liés au climat, les sociétés doivent s’attaquer aux causes profondes de la vulnérabilité. Des institutions inclusives, des mécanismes de compensation, la participation locale et l’attention portée aux inégalités ne sont pas de simples compléments éthiques ; ils sont déterminants pour savoir si l’action climatique renforce la résilience sociale ou crée de nouvelles lignes de conflit. L’adaptation au changement climatique ne peut être dissociée des questions de justice, de participation et de capacités de l’État.
Une deuxième priorité consiste à briser le « cercle vicieux » entre les conflits, la vulnérabilité et les impacts climatiques. La consolidation de la paix sociale et l’adaptation au changement climatique doivent être intégrées : reconstruction d’institutions, rétablissement des services de base, soutien à la sécurité alimentaire et hydrique, renforcement des mécanismes locaux de résolution des litiges, tout cela fait partie des formes de réduction des risques climatiques.
Et finalement, la politique climatique elle-même doit être sensibilisée aux conflits. Le défi n’est pas seulement d’intégrer les préoccupations climatiques dans la consolidation de la paix sociale, mais aussi de concevoir l’action climatique de sorte à réduire les inégalités au lieu de les reproduire.
Comment les guerres influencent-elles directement les émissions de CO₂ – et quelles en sont les implications pour la protection du climat ?
Les guerres contribuent au changement climatique par le biais des émissions militaires et des dommages environnementaux. Les opérations militaires consomment bien sûr d’énormes quantités de combustibles fossiles. Les combats peuvent détruire des écosystèmes, des infrastructures et des ressources naturelles, avec des conséquences souvent durables.
La reconstruction émet aussi beaucoup de carbone, même si elle peut offrir des opportunités pour des infrastructures plus durables. Temporairement, les guerres peuvent réduire les émissions en perturbant l’activité économique, mais ces effets sont généralement de courte durée et s’accompagnent de coûts humains et environnementaux considérables.
Indirectement, les conflits peuvent nuire à l’action climatique en détournant les ressources (publiques) et en modifiant les priorités politiques, en encourageant le réarmement mondial, en affaiblissant la coopération internationale et en augmentant la vulnérabilité face aux futurs risques climatiques. Même si les crises accélèrent parfois les investissements dans les énergies renouvelables, elles peuvent également renforcer la dépendance aux combustibles fossiles.
Plus globalement, les conflits constituent non seulement un défi en matière de sécurité, mais aussi un problème de gouvernance climatique. Ils peuvent aggraver la dégradation de l’environnement, affaiblir les capacités d’adaptation, détourner des ressources de l’action climatique et rendre les sociétés plus vulnérables aux risques climatiques futurs.



